Des appels au meurtre dans la Bible ? Je l’ai dit, la réacosphère catho me voue au bûcher

Une tribune de Paul Moreira publiée sur le site LE PLUS de L’OBS à la suite de la diffusion de son film documentaire DANSE AVEC LE FN (extraits du film ici)

LE PLUS. Durant un an, Paul Moreira a rencontré les nouveaux électeurs du Front national. Une immersion qui a donné lieu à un documentaire, « Danse avec le FN », diffusé le 20 avril dernier sur Canal Plus. Dans une séquence du reportage, le journaliste réalise un test comparatif « Bible-Coran, quel niveau d’appel au meurtre ? », ce qui lui vaut aujourd’hui de multiples messages de haine.

 

« Des appels au meurtre dans la Bible ? Je l’ai dit, la réacosphère catho me voue au bûcher » par Paul Moreira

Comment je me suis retrouvé dans la suite de « La vie de Brian »… Un scenario des Monty Python sur internet.

 

Pour les besoins d’une séquence de mon film, « Danse avec le FN », j’ai réalisé un test comparatif : Bible-Coran, quel niveau d’appel au meurtre ? J’en ai trouvé dans tous les livres. Mais à ma grande surprise, aussi chez Jésus.

 

J’ai eu le malheur de le dire à la télé. Aux yeux de la réacosphère, je suis devenu un « blasphémateur ». Les plus sympas prient pour moi, certains rêvent de me tuer et l’écrivent. Rencontre avec les amis du « Clash des Civilisations ».

 

En 140 signes stridents, ils m’écrivent par dizaines : Jésus est amour, tu es un menteur et un « gauchiasse » des « merdias » !

 

Des twittos anonymes obsédés par l’islam

 

Je découvre un univers : des twittos anonymes réfugiés derrière des portraits de chevaliers médiévaux. Il y a « Templier de Souche », son image avatar porte un heaume sur la tête et agite une épée sanglante, prêt à tailler du Mahometan et du « journalope »… Il y en a une tripotée, des déguisés droit sortis des « Visiteurs ».

 

« France Catholique », un autre soldat moyenâgeux à la tête d’une armée à cheval brandissant des oriflammes. Devise : « Hors de l’église catholique, il n’y a absolument pas de salut ». Lui aussi ne tolère pas qu’on dise qu’il peut y avoir la moindre incitation à la violence dans la Bible.

 

Il y a aussi StarkAdrasT, un solitaire plus moderne, fusil à pompe au poing, style Grand Theft Auto. Il m’envoie un tweet inquiétant à déchiffrer : « Un début de purification religieuse !!!! » (oui, quatre points d’exclamation…)

 

Le loup est très tendance. Chez Baron Hausmann, il est dessiné stylisé, sur fond de Moyen Orient. Enfin, il y a quantités de blasons médiévaux. Avec lions, épées, fleurs de lys…

 

La plupart sont obsédés par l’islam, comme un certain Jean Telu (peut-être son vrai nom, une rareté…), du FN, qui expose des photos de têtes d’indigènes tranchées, au temps joyeux des colonies, avec un petit commentaire rigolo pour la route : « Je suis pour mais en plusieurs fois ».

 

Une déconstruction du discours de Zemmour

 

Cette cohorte un peu foutraque m’est tombée dessus après un passage sur le plateau du « Grand Journal », le 20 avril, juste avant la diffusion de mon film « Danse avec le FN », une plongée d’un an avec les nouveaux électeurs du Front national.

 

Il y a un court passage dans le film où je me livre à une déconstruction d’un bobard de Zemmour. Sur iTELE, celui-ci avait affirmé qu’il y avait un appel au meurtre de chrétiens et juifs à chaque page du Coran et rien dans la Bible, ancien testament compris (à part Amalek). Du Zemmour pur jus. Du simple, du binaire, du concentré qui dilate la pupille.

 

Pourquoi se compliquer la vie à dénoncer les tueurs de Daesh ou Al Qaeda quand on peut faire massif…

 

Coran = Mein Kampf.

Bible = amour.

Faut pas se cacher derrière son petit doigt et y’en a marre de la bien-pensance !

 

Quand j’ai entendu ça, je me suis mis dans la peau des musulmans tranquilles qui vivent parmi nous. On ressent quoi de se voir désigné ainsi de manière officielle, à la télévision comme un meurtrier en puissance ? Quand on sort dans la rue, qu’est ce qu’on lit dans le regard des gens qu’on croise ?

 

J’ai pensé à une blague qui ferait sens

 

Et puis j’ai pensé aux Français d’autres confessions, les moins rassurés comme ceux que je filmais – entendre ça dans la bouche d’un journaliste célèbre, ça secoue… Et si c’était vrai ?

 

Ce genre d’intox n’a qu’un effet : cliver, créer des camps, rejeter les modérés vers les radicaux. Dans un pays blessé, c’est dangereux. Et légèrement dégueulasse.

 

J’ai voulu passer l’info au désintox, sans que ça tourne au débat religieux. J’ai pensé à une blague qui ferait sens (peut-être inspiré par les sympathiques fantômes anticléricaux qui hantent nos couloirs…).

 

Pourquoi ne pas faire un test comparatif de la violence ? Le Coran d’un côté, la Bible de l’autre. Un stabilo, des post-its… Un petit coup de main d’experts divers, aussi. Et me voilà plongé dans un monde inconnu de moi jusqu’alors : les grands textes monothéistes.

 

Résultat : pas mal de moments bienveillants et généreux mais quelques passages dangereux si on les prend au pied de la lettre…

 

Dans la Bible, on ne lésine pas sur le châtiment mortel

 

Le Coran est un livre avec des moments violents et six incitations très claires à tuer les infidèles. Il pourrait y en avoir bien plus si on comptait les menaces d’enfer. Mais certainement pas « à toutes les pages » comme l’affirmait Zemmour.

 

L’Ancien Testament (première partie de la Bible) est un texte où on ne lésine pas sur le châtiment mortel : lapidation des femmes adultères, des homosexuels, des zoophiles (à l’époque, il semble que les gens tombaient parfois amoureux de leurs animaux…) et les peuples entiers passés au fil de l’épée avec la bénédiction de Dieu pour faire de la place en Terre Promise. J’en ai compté onze, estimation basse…

 

J’étais sûr, dur comme fer, qu’il n’y avait aucun appel au meurtre dans le Nouveau Testament. J’ai toujours vu Jésus comme une sorte de hippie sympa qui venait rabibocher tout le monde. Et il est vrai que c’est le texte de loin le moins violent. Mais, à ma grande surprise, j’ai découvert deux épisodes des Évangiles où le Christ convoquait une violence meurtrière.

 

Sur le plateau du « Grand Journal », j’ai évoqué mon test comparatif :

 

« Même Jésus, il a appelé à couper la tête aux gens qui ne pensaient pas comme lui, par deux fois. »

 

La formule est choc mais elle est imprécise. J’aurais du dire :

 

« Jésus a menacé ses ennemis d’égorgement et il a aussi appelé de ses voeux un massacre collectif. »

 

Je suis devenu un blasphémateur

 

Où j’ai trouvé ça ?

 

La menace d’égorgement, c’est une parabole dans Luc (chapitre 19, verset 27). Jésus parlait par paraboles. Il évoque un « homme de haute naissance » anonyme qui part chercher l’autorité royale (il se trouve alors au pied de Jérusalem). Après une absence, l’homme revient investi de l’autorité. C’est l’heure de régler ses comptes. Il va récompenser les fidèles qui ont fait prospérer son message. Il va punir ceux qui lui ont tourné le dos.

 

Punch-line :

 

« Quant à mes ennemis, qui n’ont pas voulu que je règne sur eux : amenez-les ici et égorgez-les devant moi. »

 

C’est « Christianophobie.fr » qui a mis le feu d’abord. Sur twitter notamment. Cette organisation de cathos d’extrême droite liée à la « Manif pour Tous » sature les réseaux sociaux. Pour la toute première fois de ma vie, j’étais devenu un blasphémateur ! Ils l’affirmaient, sans l’ombre d’un doute : non, non, ce n’est pas le message de Jésus, c’est celui d’un roi anonyme.

 

Mais une parabole biblique n’est pas une histoire de Toto. C’est Jésus himself qui l’explique dans Matthieu (13, 13) :

 

« Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, qu’ils écoutent sans écouter et sans comprendre. (…) que leurs oreilles n’entendent pas, que leur coeur ne comprennent pas, et qu’ils ne se convertissent pas. »

 

Jésus utilise la parabole comme on parle sur les plateaux télé, pour réveiller l’audience. Il veut convertir un peuple apathique. La plupart du temps, il se sert du miracle. Mais, voilà, il peut aussi utiliser la peur de la mort. La menace. Pour Saint-Augustin, il n’y a aucune ambiguïté.

 

Dans « Questions sur l’Evangile de saint-Luc », il explique : l’homme de haute naissance, c’est Jésus, et la mise à mort « marque l’impiété des juifs qui n’ont pas voulu se convertir ».

 

Oui, Jésus condamne à mort

 

L’autre référence est plus terrible, à mon sens. C’est dans Mathieu (23-33 à 23-39). Il s’agit de l’épisode où Jésus s’en prend aux Pharisiens (les prêtres juifs gardiens du Temple) :

 

« Serpents ! Race de vipères ! Le feu du dépotoir (nb : le dépotoir c’est la Géhenne, une vallée près de Jérusalem où les gens mouraient dans la torture et d’intenses souffrances, elle deviendra synonyme d’enfer), voilà le verdict ! Comment pourriez-vous y échapper ? C’est pourquoi, je vous envoie des prophètes, et des sages, des scribes, vous tuerez les uns, vous en mettrez d’autres en croix (…) Ainsi retombera sur vous le sang d’Abel, le juste, et celui de Zacharie (…), mort par votre main. Croyez-en ma parole, tout cela retombera sur cette génération. »

 

Jésus les voue ou les condamne (verdict) à une mort horrible. Il bluffe, il n’a pas vraiment le rapport de forces mais l’intention est là : qu’ils meurent dans ce monde terrestre (et non pas après le jugement dernier comme il m’a parfois été objecté).

 

Cet épisode est celui qui donne le plus de prise à être interprété avec violence. L’expression « Race de vipères » rebondira dans les discours antisémites les plus violents, jusqu’au XXe siècle.

 

(Petit aparté sympathique : on découvre dans la Bible, la Géhenne, l’enfer qui fait peur aux hommes depuis toujours; en fait c’était une vallée pestilentielle probablement à la sortie de la porte de Jaffa, à Jérusalem; or, je connais très bien cet endroit et je peux vous apporter la bonne nouvelle, mes frères : l’enfer a été remplacé par des marchands de bonbons palestiniens et un restaurant où l’on sert une sublime citronnade à la recette restée secrète. Le seul endroit infernal dans le coin c’est le terminal des Bus pour Ramallah les jours de marché. La menace de l’enfer ayant disparu, profitons de la vie…)

 

Ce qui est dangereux, ce n’est pas ce qui est écrit

 

On pourrait remplir une bonne page avec d’autres menaces bibliques mais la vérité c’est que le Nouveau Testament est de toute évidence un texte qui porte plutôt la fraternité universelle et une immense volonté de justice entre les hommes. C’est sans doute ce qui explique son appel auprès de millions de gens.

 

J’ai assez croisé à travers le monde de héros chrétiens entièrement dévoués au service des plus faibles pour le savoir. Mais ce n’a pas toujours été ainsi… Donc, on peut être impeccable avec son prochain tout en se réclamant d’un livre où se nichent quelques citations pouvant être interprétées, et je souligne interprétées, comme des appels à la guerre, à la violence et au martyr.

 

Dans la Bible comme le Coran, ce qui est dangereux n’est pas ce qui est écrit mais par qui c’est lu…

 

À l’issue de la diffusion de ma séquence choc (façon parabole de Jésus) sur le plateau du « Grand Journal », les attaques se multiplient contre moi. Dont certaines assez comiques (involontairement, malheureusement).

 

À « Causeur » (le journal dont la directrice veut corriger les musulmans à « la schlague »), un journaliste écrit que Dieu est amour mais que je réveille en lui des instincts meurtriers. Il faut saluer une vraie créativité du côté de l’insulte. Ma préférée est un commentaire sur le site d’extrême droite Dreuz de l’abbé Alain Darbez. Je cite :

 

« Ce Paul Mort aux Rats est un escroc absolument ignare! (…) Faire semblant d’attribuer cet acte à Jésus lui-même est une imposture absolue, lui qui enseignait que simplement insulter quelqu’un est déjà le début d’un processus pouvant devenir meurtrier. »

 

Insulter, c’est donc le début du meurtre…

 

On raconte que je suis un soutien de Daesh

 

Sur Christianophobie.fr, on prie pour le salut de mon âme. C’est déjà plus sympa. Sur le site FdeSouche, on raconte que je suis un soutien de Daesh. Comment ça s’est fait sans que je m’en aperçoive, une chose pareille ?

 

Grâce à une enquête approfondie sur Google, ce site de propagande au service du Front national a remarqué que je suis allé clandestinement en Syrie tourner un film pour Canal Plus en novembre 2011. Donc, je suis un soutien des djihadistes ! Comme je ne pense pas qu’ils soient idiots, ils font probablement semblant de ne pas savoir qu’en 2011, Daesh n’existait pas encore.

 

Nous étions quelques centaines de journalistes de tous les pays à visiter au péril de notre vie cette révolution abandonnée. On pouvait encore y trouver chrétiens, chiites et sunnites, côte à côte exigeant le départ du dictateur Assad et des élections libres.

 

Les premiers combattants Takfiris qui vont donner naissance à Daesh prennent pied dans le pays début 2012. Notamment après qu’Assad ai ouvert les prisons et évité soigneusement de les attaquer. Ils liquideront une bonne partie de l’insurrection laïque. Pendant qu’Assad continuera le massacre.

 

Nota Bene : FdeSouche soutient Bachar Al-Assad (l’homme qui a tué 200.000 de ses concitoyens).

 

Des gladiateurs anonymes du clavier ?

 

Les tueurs takfiris (le courant de Daesh), ça fait un certain temps que j’en dénonce les méfaits. Je connais le gang de Zarqawi pour l’avoir vu à l’œuvre de près, à Bagdad où il est né à la faveur de l’occupation américaine. Jusqu’à dix voitures piégées par jour dans les quartiers chiites.

 

Zarqawi est un bandit psychopathe, de ceux que chaque guerre libère. Il s’est mis au service de divers intérêts régionaux avant d’être tué, remplacé et perpétué par Daesh. Il faut rappeler que leurs toutes premières victimes sont d’autres musulmans (les chiites surtout).

 

En décembre 2014, nous avons envoyé un reporter au cœur du Sinjar avec les Kurdes encerclés par Daesh. Il y a rencontré une coalition bigarrée : des musulmans, des yezidis, des chrétiens, un américain, une israélienne, un grec, un anglais, coordonnés par des femmes combattantes kurdes marxistes, férocement féministes. Ils sont les plus farouches, les plus engagés des ennemis de Daesh.

 

Remarquons ce détail, mes chers frères, les troupes de choc contre Daesh sont à l’image de cette horrible diversité, ce « vivre ensemble » de « bisounours » qui effraie tant les Templiers de Twitter, gladiateurs anonymes du clavier, pourfendant du Moreira en ricanant dans la solitude cosy de leur petite chambre.

 

Amen.