Les erreurs de Christophe Ayad sur « Fabrication d’un monstre », le film de Paul Moreira

 

La critique est toujours légitime. C’est à cet exercice que s’est livré Christophe Ayad, du service étranger du Monde, sur le film « Fabrication d’un monstre ».

Critique de Christophe Ayad : http://www.lemonde.fr/televisions-radio/article/2017/04/24/tv-fabrication-d-un-monstre-paul-moreira-se-perd-en-chemin_5116679_1655027.html

Je n’aurais pas pris la plume si l’article, titré « Paul Moreira se perd en chemin », ne reposait sur des erreurs factuelles tout en me reprochant un « manque de rigueur ». Ce qui va suivre peut apparaître comme une guerre de collectionneurs de papillons. C’est un peu le cas. Mais comme Google n’oublie rien, je suis obligé de m’astreindre à la fastidieuse tâche de rétablir les faits pour la postérité numérique.

En fait, Christophe Ayad ne dénonce qu’une seule affirmation factuelle dans le film. Il m’a entendu dire quelque part dans mon commentaire que les frères Kouachi, assassins de la rédaction de Charlie Hebdo, appartenaient à Daesh (ce qui serait effectivement faux puisqu’ils se revendiquaient de Al Qaida Yemen).

Sauf que…

J’invite Christophe Ayad à réécouter. Il n’est jamais dit que les Kouachi se revendiquaient de Daesh. Le seul moment où on évoque leur attaque contre Charlie Hebdo se trouve dans les toutes premières secondes du film, le teaser (mis en ligne dans le corps de l’article, d’ailleurs). Et il y est dit : « la mort est venu frapper ici ». Ce qui n’est pas Al Qaeda au Yemen mais pas non plus Daesh…

Ceci dit, je comprends que Christophe Ayad ait pu se tromper car très vite le film parle des attaques de Daesh sur le sol irakien aujourd’hui. Les aller-retours passé-présent étant la mécanique narrative du film, il est possible de mélanger les époques.

Le propos du film (mais peut-être n’était ce pas assez clair ?…) est de revenir au moment fondateur du terrorisme islamiste qui nous frappe aujourd’hui. A l’heure zéro. C’est à dire, d’après moi, à l’arrivée de Zarqawi en Irak en 2003. A cette époque, Daesh n’existe pas encore. Zarqawi est un criminel jordanien qui a commencé sa brève carrière en se revendiquant d’Al Qaida. Mais à sa mort en 2006, de successeur en successeur, son groupe et ses méthodes vont se transformer en Daesh (« Etat islamique »).

Zarqawi est la genèse. Voilà pourquoi il est fondamental de comprendre ce qui s’est passé en Irak entre 2003 et 2006.

Christophe Ayad explique ensuite que Chérif Kouachi a essayé de rejoindre Zarqawi en Irak. Il le raconte comme si j’avais oublié de le signaler dans le film, comme si c’était un manque à la démonstration.

Or, c’est précisément le coeur du film. De la 35ème minute à la 37ème minute, je décris comment la bande des Buttes Chaumont (d’où viennent les Kouachi, assassins de Charlie Hebdo) est arrivée au jihadisme armé en voulant rejoindre Zarqawi, toujours lui, en Irak en 2004. Je donne la parole à Cherif Kouachi lors du procès de cette filière irakienne. Je décris le voyage en Irak, l’arrestation à Fallujah et l’emprisonnement à Camp Bucca de Peter Chérif. Je donne la parole à ses parents. Même s’il n’y a pas de preuves matérielles, Peter Cherif est probablement le réel inspirateur de l’attentat contre Charlie Hebdo. Peter Chérif est aujourd’hui caché au Yemen. Probablement avec Al Qaida Yémen.

Ensuite Christophe Ayad donne un sentiment de spectateur en expliquant que le film qu’il aurait plutôt envie de voir serait une plongée au coeur de la jeunesse française qui se livre au jihadisme sur le territoire européen. Je suis absolument d’accord, c’est un sujet d’enquête indispensable.

Mais il se trouve que ce film là existe déjà. Et je lui en recommande chaudement le visionnage.

Il s’appelle « Soldats d’Allah », c’est une infiltration en caméra cachée vertigineuse dans une cellule Daesh en France, il a été diffusé par Canal Plus en mai dernier et signé par deux réalisateurs anonymes (pour raisons de sécurité, semble-t-il).

http://television.telerama.fr/television/soldats-d-allah-sur-canal-comment-je-me-suis-infiltre-dans-une-cellule-djihadiste,141403.php

Enfin, Christophe Ayad reconnait de quelques phrases un « intérêt au film » en citant notamment la révélation de la responsabilité indirecte américaine dans la croissance du groupe de Zarqawi et donc de Daesh. C’est pourtant l’essentiel de cette enquête. Et c’est un épisode très peu connu du grand public (qui se fiche, à mon sens, de nos querelles millimétriques d’entomologistes). Il y a là des archives inédites, le lancement public par les spin doctors américains de « l’opération psychologique » Zarqawi. Comment celui-ci va devenir un aimant alors pour les jeunes jihadistes de toute la planète (dont les frères Kouachi). Christophe Ayad connait bien la région. Il ne nie pas cette réalité : l’armée américaine, pour des raisons tactiques discutables et aux conséquences risquées (« susciter la xénophobie » dans la population irakienne) a fait la publicité de Zarqawi. Elle a pris ainsi sa part dans l’émergence de Daesh.

Mais, tempère mon collègue, c’était « à l’insu de leur plein gré »(sic)… Ce qui est effectivement dit dans le film.

Voilà, ces quelques rectifications pour remercier Christophe Ayad de sa bienveillante attention et contribuer à améliorer son passionnant article.

 

 

 

PM