Steve Bannon – financement du Rassemblement National :
les auteurs de l'enquête livrent leur version des faits

de Paul Moreira et Edouard Perrin
une enquête diffusée jeudi 9 mai 2019 dans Envoyé Spécial sur France 2

Steve Bannon – financement du Rassemblement National :
les auteurs de l’enquête livrent leur version des faits

par Paul Moreira et Edouard Perrin

 

Paris, le 15 mai 2019 – Steve Bannon s’est-il préoccupé du financement du Rassemblement National ? Lorsque nous avons lancé notre enquête sur Steve Bannon, diffusée par Envoyé Spécial, sur France 2 jeudi 9 mai, nous ne pensions pas nous intéresser à l’argent. Nous voulions éclairer ce mouvement qui marque des points partout dans le monde, le national populisme, porté entre autres par un énigmatique propagandiste, Steve Bannon.

Nous voulions mettre en lumière ce mélange incongru de discours enflammés au service des humbles et de solutions violemment pro-business. Nous voulions surtout exposer le talent de Bannon à manipuler la perception sur les réseaux sociaux au service de son projet. En cours de route, et un peu par hasard, nous sommes tombés sur cette histoire de financement du Rassemblement National. En France, cette révélation a suscité une demande d’enquête parlementaire.

Notre film a établi sans ambiguïté que l’Américain aide le Rassemblement National à trouver des financements. C’est cette aide que Louis Aliot et Jérôme Rivière étaient venus solliciter à Londres en juillet 2018. Mais, affirment aujourd’hui les dirigeants du RN, il s’agissait d’une aide transparente et légale : Bannon leur aurait proposé, sans succès, de les aider à trouver un emprunt auprès d’une banque européenne (les aides financières extra-européennes sont interdites mais pas celles dans le cadre de l’Europe).

Rien à cacher, donc, presque banal, d’après les responsables du RN.

Cela n’a jamais été notre sentiment lors de notre enquête. Bien au contraire. Nos découvertes ont suscité des réactions très tendues chez nos interlocuteurs du RN et surtout une série de versions, toutes différentes les unes des autres.

Rappelons les faits. En juillet 2018, Bannon est suivi depuis plusieurs mois par la documentariste américaine Alison Klayman. La jeune femme est toute seule avec une petite caméra et l’accompagne partout. Elle est très discrète et ne pose jamais de questions, elle donne l’impression de faire partie de son équipe. En fait, elle est totalement indépendante. A Londres, ce jour de juillet 2018, elle arrive derrière Bannon dans une pièce aux fenêtres condamnées. Dedans, il y a deux dirigeants du Rassemblement National : Louis Aliot et Jérôme Rivière. « On peut ouvrir les fenêtres », demande Bannon ? « Non, répond Rivière, on nous voit de la rue ». Rien à cacher… Voilà pour le décor.

La conversation commence de manière anodine puis on en arrive aux choses sérieuses : le financement.

Bannon : « Combien vous avez déjà dépensé ? Deux millions ? Bon, vous avez les documents ?…  »

A ce moment là, les deux cadres du RN demandent à la vidéaste de sortir. On ne saura pas ce qui se dit. Alison Klayman sait une chose : la rencontre de Londres n’a lieu que pour l’argent. Alison a réalisé un film documentaire, The Brink, mais elle accepte de partager avec nous ses images.

Jérôme Rivière est l’homme qui gère ce dossier car il est celui qui parle le mieux anglais à la direction du RN. Il ne répond à aucun de nos messages. Mais nous le croisons en avril 2019, à Rome. Il est venu rencontrer Steve Bannon en tête à tête. Au débotté, nous l’interrogeons sur la question du financement. Va-t-il nous répondre que Bannon avait une banque européenne à leur proposer, en toute transparence et légalité ? Non, Rivière affirme qu’il ne se souvient plus de rien. « Peut-être avons nous évoqué les finances des campagnes précédentes ? (…) On a parlé du financement des partis parce que ça l’intéresse de savoir comment… vous savez par exemple… quand on parle d’achat de données, ça coûte cher et donc on lui explique d’une part, on n’a pas le droit, d’autre part, ça coûte extrêmement cher... »

« Achat de données » devrait résonner aux oreilles de tous. Aujourd’hui, les dirigeants du Rassemblement National présentent Steve Bannon comme un « homme de media« , voire un « journaliste« . Bannon est un propagandiste, un homme qui a utilisé des dizaines de millions de données personnelles siphonnées sur Facebook pour cibler certains électeurs avec des arguments outranciers, voire faux. C’est la méthode Steve Bannon, utilisée aux USA pour faire triompher Trump. Une méthode fondée sur les réseaux sociaux. Steve Bannon est l’ancien vice-président de Cambridge Analytica, boite qui a dû mettre la clé sous la porte à cause de ses méthodes sulfureuses, sur laquelle courent plusieurs enquêtes, et qui se consacrait à l’achat de données. C’est donc de cela que Steve Bannon discute avec le RN. Sachant qu’on n’a pas besoin d’être en France pour acheter des données à une entreprise américaine comme Facebook.

Puisque Jérôme Rivière ne se souvenait de rien, nous avons interrogé Louis Aliot.

Il a toujours refusé de nous éclaircir dans le cadre d’une interview télévisée. Il répond toutefois par mail en avril. Sur la question du financement par Bannon, il nous dit : « La loi française sur les financements de campagne étant désormais limitée à l’Union Européenne, l’aide financière directe est exclue. Reste les techniques de fundraising (levée de fonds-NDLR), où ils ont une avance considérable techniquement parlant. Et nous, beaucoup à apprendre. Mais ce n’est absolument pas mon domaine. Je suis un politique et un juriste. Pas un financier. »

Nulle mention ici de la banque européenne que Bannon apporterait avec lui et qui est la version officielle servie aujourd’hui par Marine Le Pen.

Omission de nouveau, trou de mémoire ?

Le 14 mai 2019, après la diffusion de notre enquête, Louis Aliot et Jérôme Rivière s’expriment enfin sur le site Causeur. Ils affirment que leur rencontre londonienne filmée n’aurait rien de « secrète », il n’y aurait donc « rien à cacher ». Si tel avait été le cas, ils auraient demandé « aux vidéastes présents de quitter la pièce ». C’est précisément ce qu’ils ont fait dès qu’ils ont commencé à parler argent. Ce que montre le film.

De l’aveu même de Steve Bannon devant notre caméra, il s’agissait bien d’aider le parti de Marine Le Pen à trouver des donateurs, gros ou moins gros, pour alimenter les finances du parti. Européens ou Américains ? Là est le véritable enjeu. Mais Bannon ne donne aucun détail sur leur identité. Cette question est capitale. Si l’on en croit les extraits filmés par la réalisatrice américaine à Londres, elle a donné lieu à des échanges ultérieurs entre messieurs Rivière, Aliot et Bannon, afin de demander de l’aide à de mystérieux amis américains de Bannon. Steve Bannon le reconnait bien volontiers devant notre caméra, il est financé par des milliardaires américains qui soutiennent le projet National-populiste avec de l’argent, beaucoup d’argent. Qui sont ils, avons nous demandé ? Bannon nous a répondu qu’il ne le dirait pas. La loi lui permet de ne pas dire qui ils sont ni où va leur argent. Personne ne connait leur identité ni leur agenda. Même les meilleurs limiers américains ne savent pas qui ils sont. Cette atmosphère de secret concernant des citoyens étrangers extérieurs à l’Union Européenne, dotés de moyens illimités et influant potentiellement sur la vie publique, devrait tous nous inquiéter.

La deuxième question que pose notre enquête concerne l’invitation faite par messieurs Aliot et Rivière à Steve Bannon pour rencontrer des « hauts fonctionnaires français, des préfets des ambassadeurs » dans le cadre de réunion tenues secrètes. A nouveau, le secret règne. Les participants eux même souhaitent conserver l’anonymat. Cette invitation a été filmée par la réalisatrice, mais ces images n’avaient jusque là jamais été rendues publiques. Contacté par mail à ce sujet, Louis Aliot s’agace, il ne sait pas que les images existent alors il nie : « Comment voulez-vous que j’invite à participer à des réunions hebdomadaire monsieur Bannon, surtout avec des hauts fonctionnaires (dans quels buts ??), alors qu’il passe le plus clair de son temps dans les avions en parcourant le monde… Honnêtement c’est pas sérieux. Je ne connais pas l’imbécile qui vous a dit ça mais c’est grotesque. Honnêtement… »

Confrontée aux images, Marine Le Pen finira par reconnaitre qu’effectivement, une invitation a bien été lancée à Steve Bannon de participer à une réunion du « Cercle des Horaces », composé de hauts fonctionnaires anonymes qui viennent en aide au Rassemblement National sous le sceau du secret. En revanche, messieurs Aliot et Rivière n’écrivent pas un mot à ce sujet dans leur tribune. Etrange. C’est pourtant à cause de cette invitation que des parlementaires souhaitent l’ouverture d’une commission d’enquête. Pour s’en défendre, messieurs Aliot et Rivière ont choisi de ne pas en parler. Une omission de plus, à moins qu’il ne s’agisse d’un oubli.

Rappelons que dans la séquence filmée par Alison Klayman, Jérôme Rivière dit précisément : « C’est une réunion avec Marine. C’est des gens qui veulent rester anonymes. Des ambassadeurs, des préfets. Des gens vraiment au cœur du gouvernement, qui nous soutiennent, mais qui ne veulent pas être reconnus publiquement. »

Il est légitime de se dire que le service de l’Etat implique loyauté et transparence.

 

Paul Moreira et Edouard Perrin

 

 

Steve Bannon : le stratège de l’ombre

Le stratège du National Populisme débarque en Europe
une enquête de Paul Moreira et Edouard Perrin
diffusée jeudi 9 mai 2019 dans Envoyé Spécial sur France 2
A REVOIR ICI

Résumé de l’enquête

Steve Bannon est le stratège crédité de la victoire de Trump. Il est aujourd’hui en Europe avec un objectif avoué : « planter un pieu dans le coeur de l’Union Européenne » et faire triompher le « National-Populisme ».

Il maintie des contacts étroits avec le Rassemblement National. Il leur propose son aide dans les campagnes numériques dont il a le secret sur les réseaux sociaux. Grâce à une collaboration avec une réalisatrice américaine, l’équipe d’Envoyé Spécial a eu accès à une incroyable coulisse : les images de réunions secrètes entre la direction du Rassemblement National et Steve Bannon. On y parle argent, donateurs américains, stratégie numérique.

En pleine crise des Gilets Jaunes, Steve Bannon, déploie des campagnes ciblées sur les migrants. 

Après deux mois d’attente, Steve Bannon nous a accordé une interview exclusive où il répond à toutes les questions, même les plus polémiques.

Il développe aussi un discours populiste qui prend toujours la défense de l’homme de la rue contre les puissants du « Parti de Davos », comprenez les capitalistes globalistes. Discours social de façade. Dans la réalité, Bannon est un fervent supporter d’une dérégulation économique libérant le capitalisme. Son argent et ses moyens viennent de mystérieux donateurs milliardaires dont il refuse de communiquer l’identité.

Bannon c’est avant tout une méthode. Il est l’ancien dirigeant de Cambridge Analytica, entreprise aujourd’hui soumise à une enquête parlementaire pour manipulations en faveur du Brexit en Angleterre. Dans cette enquête son nom est cité. Pendant le Brexit, sera expérimentée la méthode utilisée quelques mois plus tard pour faire vaincre Trump. Aspiration des données, micro-ciblage des électeurs, publicités clandestines et contrôle de la perception.

Nous avons fait le portrait de ce drôle d’homme politique, entre le spin doctor et le gourou, le joueur de poker et le troll. Ce personnage énigmatique va-t-il réussir à s’inscrire dans notre paysage ?