Désintox de désintox de Libé : pourquoi Brice Hortefeux n’a pas raison

par l'équipe de Cash Investigation

Désintox de désintox de Libé : pourquoi Brice Hortefeux n’a pas raison

par l’équipe de Cash Investigation

 

Il est de bonne guerre que nos confrères vérifient et éprouvent nos informations. Comme Libération pense avoir levé une intox de notre part (lien ici) concernant Le rapport sur l’efficacité de la vidéoprotection datant de 2009 et commandé par le ministère de l’Intérieur dirigé à cette date par Brice Horefeux évoqué dans Cash Investigation (« Le business de la peur » diffusé lundi 21 septembre sur France 2), voici nos réponses.

Avant d’entrer dans les détails, rappelons qu’à sa publication, cette étude a été passée au crible par des spécialistes de la vidéoprotection dont les critiques sont demeurées à ce jour incontestées et qui mettent au jour l’absence d’une méthode scientifique rigoureuse. On trouvera ainsi l’analyse de Tanguy Le Goff et Eric Heilmann ainsi que celle de Jean-Marc Manach cité comme référence non contestée dans cette désintox… Alors qu’il est par ailleurs co-auteur de ce Cash Investigation consacré au business de la peur.

Soulignons également qu’Alain Bauer ancien président de la Commission nationale de la vidéosurveillance, s’exprime dans ce Cash Investigation avec des mots très durs sur l’absence de sérieux de ce rapport. C’est pourtant bien sur ce dernier que s’appuie Brice Hortefeux en 2009 pour expliquer sur les plateaux télé que « dans les communes où il y a de la vidéoprotection, la délinquance diminue deux fois plus vite que dans celles qui n’en n’ont pas ». A la lecture du rapport, le ministre ne peut en aucun cas tirer cette conclusion, Libération le conteste, nous l’affirmons à nouveau.

Reprenons le tableau tiré de l’étude, cité par Libération, présenté par Elise Lucet pendant l’interview.

 

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Libé nous reproche de n’avoir retenu que le chiffre de + 25,8% d’atteintes aux personnes (AVIP) pour montrer à Brice Hortefeux que les villes les plus vidéo surveillées (>1 caméra pour 1000 habitants) enregistrent une hausse de la délinquance plus importante que dans les villes modérément vidéo surveillées (1 caméra pour 1000 à 2000 habitants). Il est vrai que dans les villes encore moins vidéosurveillées, l’augmentation des atteintes aux personnes est plus importante (+ 44,8%). Certes nous ne mentionnons pas ce chiffre dans le montage, ce que nous aurions pu faire pour être très précis. Mais si nous l’avions fait, il aurait confirmé que ce tableau ne permet de tirer aucune conclusion significative sur l’efficacité de la vidéoprotection.

Résumons ce tableau. Beaucoup de caméras = plus d’atteintes aux personnes… moins de caméras = ça va mieux, et encore moins de caméras = c’est pire. Mais attendez la suite que Jean-Marc Manach soulignait déjà dans son décryptage du rapport, publié le 13 novembre 2009 :

« On lit également [ dans le rapport] que « en dessous d’une caméra pour 2000 habitants, les agressions contre les personnes progressent plus vite (+44,8 %) que dans les villes qui n’ont aucun équipement (+40,5 %) ». Le nombre d’agressions progresse donc plus vite dans les villes modérément vidéosurveillées que dans celles qui ne le sont pas : on voudrait démontrer l’inefficacité de la vidéosurveillance qu’on ne s’y prendrait pas autrement. »

Par ailleurs la remarque de Libération concernant l’interview d’Elise Lucet n’est valable que pour les AVIP, car pour la délinquance générale, la baisse de celle-ci dans les villes les plus vidéosurveillées (-12,2%) est à peine plus forte que pour les villes les moins vidéo surveillées (-10,4%). Quant à la délinquance de proximité et aux atteintes aux biens, il n’y a aucune différence significative.

Nous faire passer dans cette tentative de désintox, pour des adeptes du raccourci est un peu facile. On nous prête une bravoure que nous ne revendiquons pas. Il s’agit simplement de faire notre travail. Brice Hortefeux connaissait depuis plusieurs jours avant l’interview le thème précis de notre enquête ainsi que notre intention de le questionner sur le dit rapport. Apparemment il n’a pas pris le temps de le relire.

Surtout, l’interview d’Elise Lucet s’inscrit également dans un contexte de démonstration sur la longueur – avant et après l’entretien avec le ministre – dont fait fi cette désintox.

Libération, en s’appuyant sur les deux tableaux ci-dessous, entend confirmer que Brice Hortefeux a tout de même raison. Citons Libé :

« Le chiffre d’Elise Lucet ne va nullement à l’encontre de l’affirmation initiale d’Hortefeux selon laquelle «la délinquance diminue deux fois plus vite dans les communes équipées de vidéo surveillance».

Car si l’on compare, en se basant sur le même rapport, l’évolution de la délinquance dans les villes équipées de caméras aux statistiques dans l’ensemble des villes non équipées, on voit exactement… ce que dit Brice Hortefeux.

Voilà pour la zone police : »

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D’accord, on constate donc « une baisse un peu plus forte de la délinquance », dit le document dans les villes équipées de vidéoprotection. UN PEU PLUS FORTE, ce n’est absolument pas DEUX FOIS PLUS RAPIDE. Regardez les chiffres, ils parlent d’eux mêmes notamment pour la délinquance de proximité et les atteintes aux biens.

Quant à la délinquance générale, celle-ci n’est pas pertinente pour mesurer l’efficacité de la vidéo surveillance puisqu’elle inclut des composantes comme les violences conjugales qui se passent majoritairement en dehors de la voie publique.

Notez au passage que le ministère reconnaît lui-même n’avoir étudié que le tiers des 146 circonscriptions situées en zone police en France soit 49 villes. Mais au fait, quelle est la méthodologie utilisée pour mesurer l’impact de la vidéosurveillance dans ces villes ? Elle n’est pas détaillée. « Elle ne vaut pas tripette », nous explique même Alain Bauer, président de la Commission nationale de la vidéoprotection à l’époque du rapport, dans le documentaire. Constat plus policé mais imparable dans l’analyse du chercheur Tanguy Le Goff et de l’universitaire Eric Heilmann.

Quant au tableau de la zone gendarmerie, il compare, comme le fait Désintox, 63 communes « équipées de vidéoprotection » avec le « total métropole » de la zone gendarmerie, comprenant donc aussi les communes… vidéosurveillées. Mais précisons le, ces 63 communes ne représentent pas la totalité des zones gendarmeries équipées de caméras de surveillance. Le rapport compare donc l’ensemble des zones gendarmeries y compris celles équipées de caméras à certaines zones équipées… mais pas toutes ! Bref, on compare des choux, des carottes et des navets.

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Libération nous accuse d’emprunter « aux politiques leur rouerie et leur vilaine manie de piocher dans un rapport le seul chiffre qui les arrange. » Ce n’est pas un « seul chiffre » mais une multitude de chiffes, de contradictions et d’incohérences que nous aurions pu « piocher » dans ce rapport. Elise Lucet ne cite que deux exemples parmi d’autres montrant l’impossibilité évidente de conclure comme l’a fait le ministre, à l‘existence d’une baisse de délinquance deux fois plus rapide dans les communes « vidéoprotégées » que dans celles qui ne le sont pas…

Laisser entendre que Brice Hortefeux a raison en disant que «la délinquance diminue deux fois plus vite dans les communes équipées de vidéo surveillance» rajoute de l’intox à l’intox. Il suffit de lire les factchecks réalisés au sujet du rapport (biaisé) que le ministère avait commandé pour s’en apercevoir. Ce que reconnaît in fine Libé dans la note de bas de page de son Désintox.

Libé précise en effet que son Désintox « n’aborde pas la question de la pertinence » du rapport remis à Brice Hortefeux, tout en reconnaissant, dans cette note de bas de page, que sa méthodologie et ses conclusions avaient été mise en pièces par les universitaires, chercheurs et journalistes qui l’avaient étudiés de près, au motif qu’il comparait des choses non comparables, que l’on trouvait dans le rapport des données allant à l’encontre de ce qu’il était censé démontrer, et… qu’il était biaisé. Libé n’en fait qu’une petite note de bas de page, or c’est l’essentiel.

L’objectif assigné aux auteurs de ce « Rapport sur l’efficacité de la vidéoprotection » n’était pas, en effet, de savoir si la vidéosurveillance était efficace, ou non. La « lettre de mission » figurant en annexe du rapport commençait en effet par rappeler que « le développement de la vidéoprotection est une priorité du Ministre. C’est pourquoi le plan d’action mis en place vise à tripler le nombre de caméras sur la voie publique« . Pour cela, le ministre de l’Intérieur avait commandé ce rapport consistant « mettre à disposition » des collectivités locales « des arguments propres à soutenir leur adhésion« … L’objectif n’était donc pas de savoir si la vidéosurveillance était efficace, ou non mais de démontrer que le ministre avait raison de vouloir tripler le nombre de caméras.